Le siège sous Louis XIV : du meuble textile au mobilier de prestige
- Cécile Mairet

- 18 mai
- 11 min de lecture
Article invité rédigé par Patrick Marguerit, guide-conférencier et historien de l’art mobilier.
Le siège, tel que nous le connaissons aujourd’hui, est le résultat d’une longue évolution où se mêlent usages, techniques et représentation sociale. Bien avant de devenir un meuble du quotidien, il a été un marqueur fort de pouvoir, réservé à une élite et codifié par des règles strictes.
Sous le règne de Louis XIV, cette dimension prend une ampleur particulière. À une époque où la monarchie absolue organise et met en scène son autorité, le mobilier (et en particulier le siège) devient un instrument de mise en scène du pouvoir. Entre héritage du mobilier textile du Moyen Âge, développement des manufactures royales et affirmation du rôle des artisans, le XVIIe siècle marque un tournant décisif.
Comprendre le siège sous Louis XIV, c’est observer la transformation d’un objet fonctionnel en un élément central du décor et du prestige, à la croisée de l’histoire de l’art, des techniques et des usages sociaux.
Le siège comme symbole de pouvoir et de rang social sous l’Ancien Régime
Le siège a longtemps été une marque de pouvoir et de rang social. Être assis montrait le fait qu’on occupait de manière légitime et personnelle une place de maître. Le trône, pour le monarque, ou la cathèdre, pour l’évêque, en sont les parfaits exemples. Le siège était un composant de ce qu’on appelait le meuble, du latin mobilis qui signifie « qui peut être transportable ».
Depuis le haut moyen-âge (Ve-VIIIe siècle), le meuble désignait ce qui était transporté pour meubler les châteaux et palais, lorsque la cour était itinérante. Selon les saisons, les événements, les guerres et les fêtes, la cour se déplaçait, et les palais étaient meublés et démeublés en fonction de la présence du roi. Quelques semaines ou quelques jours avant l’arrivée du souverain et de sa cour, des chariots transportaient le « meublant » nécessaire, pour reconstituer un cadre de vie digne du souverain. Le reste du temps, le meuble était conservé dans le Garde-meuble, ancêtre de notre Mobilier national.

Pièce reconstituée par le décorateur Jacques Garcia, du temps de François 1er, dans les années 1530-1540. Nous voyons que le principal composant du meuble est le tissu. Tenture murale, nappage de la table, coussin sur le siège et tapis au sol. L’ensemble était facilement enroulable et transportable.
Le rôle central des textiles dans le mobilier d’époque Louis XIV
Alors, de quoi se composait ce meuble ? Surtout et d’abord de tapisseries, de tapis et d’étoffes. Ces textiles servaient à couvrir les murs, et les étoffes utilisées en rideaux de lit ou pour couvrir les tables. En réalité, tous les supports en bois n’étaient pas travaillés et devaient donc être recouverts. La richesse s’exprimait dans l’étoffe aux armes du souverain, faite de fils d’or comme pour le duc de Bourgogne (d’où l’appellation d’un galon à la Bourgogne), fond de velours, de soie, etc.
C’était donc ça le meuble, un ensemble de tissus précieux et donc chers, réservés à la classe dominante. D’ailleurs, jusqu’à la Révolution, les inventaires royaux parlent de meuble. On changeait de meuble à Versailles deux fois par an, l’été était décoré de damas ou de soieries, l’hiver de tapisseries et de velours. Et, ce autant pour les murs que pour le mobilier.
La sédentarisation de la cour et la transformation du mobilier au XVIIe siècle
À partir du XVIIe siècle, le roi et la cour commencent à se sédentariser au Louvre, puis à Versailles. Comment le meuble est-il passé d’un objet transportable lorsque la cour était itinérante, à un meuble de décor soigné et fixe quand Louis XIV en fit un instrument de pouvoir ? Nous allons emprunter ce cheminement à travers le long règne de Louis XIV et des artisans qui servaient son prestige et qui mèneront enfin à la création du fauteuil, tel qu’on le conçoit aujourd’hui.
Les premières chaises à bras sous Louis XIV
Au début du règne du roi Soleil, la tradition du fauteuil tapissé est encore respectée, même sur le bâti en bois qui reste, somme toute, modeste et simplement porteur. Nous pouvons d’ailleurs le constater sur deux tapisseries de Gobelins relatant l’histoire du Roy, l’une représentant son mariage en 1661 et l’autre l’audience du cardinal Chigi en 1664. Les fauteuils, à l’époque, sont appelés chaises à bras et sont entièrement recouverts de tissu précieux, les portants comme l’assise et le dossier.


C’est à cette époque que le canapé commence à se développer dans les classes aisées, mais seul le piètement est en bois apparent, les reste est entièrement tapissé.

Canapé à joues, Hôtel de Sully à Paris, vers 1650. Le tissu utilisé fut créé en 1583, apporté dans sa dote par Anne de Courtenay, épouse du duc de Sully. En velours de soie cramoisi brodé de fil d’argent, il fut utilisé dans les années 1650 pour tapisser ce canapé.
Louis XIV, Colbert et la centralisation des manufactures
Louis XIV a bien compris que la richesse du décor est avant tout la tapisserie. Il va, dès son accession au pouvoir absolu, demander à Colbert la création d’un garde-meuble centralisé. Celui-ci abritera, en plus des orfèvres, ébénistes et autres artisans, les manufactures de tissages, dont celle des fameux Gobelins créée sous Henri IV, mais qui n’était pas encore sous contrôle royal. Il fonde en même temps la manufacture de Beauvais (pour concurrencer les tapisseries venues des Flandres) et prend aussi le contrôle de la manufacture de la Savonnerie.
La chambre au XVIIe siècle, la pièce de représentation et démonstration de richesse
Tout est pensé pour magnifier le pouvoir du roi, et peu à peu, ceux qui le servent. La chambre reste la pièce de représentation, c’est là qu’on reçoit et qu’on montre son rang. Héritée du moyen-âge, elle est la pièce la plus meublée et composée au XVIIe siècle entièrement de tapisseries. On parle alors de lit tout tissu, aucun élément en bois n'apparaissant, même dans la partie sommitale.
Posséder des étoffes tissées de fils précieux et de couleurs créées à base de pigments végétaux, animaux ou ferrugineux est un signe ostentatoire de puissance et de richesse. D’où le rôle très important des tapissiers qui habillent tous ces décors et sont donc l’étape finale dans la livraison d’un fauteuil ou d’un lit.


En observant le lit du marquis d’Effiat à gauche, conservé au Louvre tout en velours
de Gênes, nous voyons que même les décorations sommitales sont habillées
d’étoffe, comme les sièges sur la tapisserie qu’on a vus du cardinal Chigi et du roi.
À droite, le lit Louis XIV installé à Versailles dans sa chambre créée en 1701. Tout
est en brocart de fils d’or et d’argent, fondu en 1785 pour renflouer les caisses de
l'État, il rapporta près de 62 kg d’or !
La cour, rassemblée à Versailles à partir de 1682, devient sédentaire, et commande
de plus en plus de mobilier destiné à rester de manière pérenne au palais ou
dans les hôtels particuliers parisiens.
Le rôle croissant des tapissiers et des corporations
Le rôle des tapissiers devient plus important et la corporation obtient de Louis XIV la
possibilité de fabriquer et d'orner les rideaux et les lambrequins. Appartenant aux
maisons des aristocrates, ils acquièrent alors le droit de porter l'épée comme
Molière, qui fut promu valet-tapissier du roi. À cette époque, seul le tapissier peut
vendre du mobilier tapissé. Le fauteuil est donc créé par le menuisier en sièges, puis
va passer à la dorure selon la richesse du commanditaire et ensuite chez le tapissier
qui le vendra et le livrera au destinataire.
Le tabouret : un privilège social à la cour
L’étiquette à la cour était très stricte quant aux sièges accordés aux courtisans en fonction de leur rang. Dans le tableau suivant, la première ligne présente la famille royale et les colonnes à gauche mentionnent tous les rangs présents à la cour. Nous pouvons constater que selon leur degré de noblesse et leur sexe, tous n’avaient pas droit au même usage de siège quand ils ne devaient pas tout simplement restés debout en présence des membres de la famille royale.
La hiérarchie des sièges à la cour.


Le tabouret est partout dans les appartements de représentation, et la personne qui a le droit de s’y asseoir dispose d’un privilège envié. Pour valoriser celui ou celle qui l’utilisera, le pliant est tapissé du même tissu précieux que celui utilisé pour le lit et le
fauteuil du roi, à savoir en brocard.
Tabouret, vers 1680, musée des Arts Décoratifs, Paris
Sous Louis XIV, la banquette prend de l’essor et va meubler les antichambres, toujours en accord avec le textile qui orne les murs ou les tapis.


Banquette en bois doré réalisée pour le pavillon royal de Marly, recouverte de savonnerie.
Mobilier national.
Vers plus de confort avec l’évolution de la chaise à bras
Le luxe de Versailles crée une véritable émulation et le besoin de confort s’impose. La chaise à bras assez raide commence à s’assouplir. Depuis la fonte du mobilier d’argent en 1689 pour financer la guerre contre la ligue d’Augsbourg, le roi demande de privilégier le bois doré.
Le menuisier va donc créer une carcasse avec des parties saillantes richement
sculptées et dorées pour les plus riches. Ce sont surtout les pieds et l’entretoise qui seront montrés, laissant encore la primauté à la tapisserie pour le fauteuil qui reste un siège de représentation sociale.
Le dossier, l’assise, ainsi que les manchettes sont couverts de tapisseries et ornés de passementerie, qui cache les clous laissés apparents auparavant. Le garnissage est de moins en moins composé de bourre, mais plus de crin de cheval, d’origine végétal ou de laine.



À gauche lit de repos, on remarquera l’utilisation de passementerie pour cacher les traverses, seul le piètement est visible, hôtel de Sully, Paris.
Au milieu, fauteuil tapissé de savonnerie et passementerie, vers 1690.
À droite, le fauteuil du Dauphin, (on voit la terminaison des bras en tête de poisson) est richement tapissé de brocart cramoisi galonné d’or (à la Bourgogne).
Des sièges encore peu confortables, mais en évolution
Comme on le voit, l’assise est encore assez plate et peu moelleuse. D’ailleurs, la plupart des sièges du temps de Louis XIV ont été remplacés au XVIIIe par des modèles plus confortables et conformes aux modes du temps. Des dessins conservés à Versailles, nous montrent cependant que Monseigneur le Dauphin, fils aîné de Louis XIV, avait passé commande de sièges très confortables dont on garde trace. On est d’ailleurs surpris d’en voir certains capitonnés, mode de tapissage qu’on attribue plutôt au XIXe siècle notamment.


Dessins, collection château de Versailles
L’émergence du décor harmonisé : bois sculpté et mobilier coordonné

Restant encore très dépendants du rôle prépondérant du tapissier, les bois des sièges ne sont pas estampillés comme ils le seront à partir de Louis XV. Mais la naissance de mobilier nouveau, comme les consoles et les grands miroirs, va contribuer à l’harmonisation du décor dans les pièces où les boiseries deviennent de plus en plus présentes. Ainsi, les bras des fauteuils, comme le piètement, vont devenir de plus en plus sculptés et ornementés, mais les traverses restent couvertes par la tapisserie, tout comme les dossiers.
Fin de règne : évolution du style et premiers sièges sculptés
Au début du XVIIIe siècle, Louis XIV est toujours au pouvoir et son règne s’étire en longueur, alors que le souverain est devenu dévot par l’influence de son épouse Madame de Maintenon.
À partir des années 1710, le royaume est appauvri par les guerres et la famille royale endeuillée par la mort de nombreux enfants.
Le style continue d’évoluer lentement tout en restant assez pompeux et tributaire de sa fonction de marqueur social. On commence peu à peu à voir apparaître des dossiers sculptés sur des sièges d’apparat, notamment pour le roi.


À gauche, le fauteuil de représentation porte la couronne royale et le chiffre de Louis XIV. Le dossier est en bois sculpté et doré et forme un cadre autour de ce siège officiel. Il est canné car transportable, avec des coussins supplémentaires, autant pour le dossier que pour l’assise. On remarquera que les lambrequins qui bordent la ceinture sont aussi en bois sculpté et doré.
À droite, un fauteuil datable du début des années 1700, nous montre une forme des bois moins rigides, comme pour le dossier qui commence à devenir plus souple et à s’arrondir.

Ce lit de repos montre l’évolution de l’emprise du bois sur le siège. Le dossier est richement sculpté ainsi que les traverses qui ne sont plus masquées par de la passementerie.
Collection Rijksmuseum Amsterdam.
Transition vers le mobilier de confort sous la Régence
La centralisation du pouvoir royal à Paris et à Versailles réunit ici la classe dominante, qui par son train de vie, va enrichir les marchands et les artisans. Une nouvelle classe bourgeoise aisée, souvent mariée à la noblesse de robe, aspire au luxe et au confort des hôtels particuliers plus confortables, équipés de meubles utilitaires et plus seulement de représentation.
Dans les années 1710, alors que le roi est endeuillé et vieillissant, Versailles n’est plus un lieu d’amusement et de plaisir. À la mort de Louis XIV en 1715, après un long règne de soixante-douze ans, le Régent et le jeune Louis XV éliront demeure à Paris où un vent de liberté et de dissipation va souffler sur le monde des arts. Le siège décliné sous différentes formes, grâce au rôle de plus en plus important des menuisiers, deviendra un meuble de confort et de sociabilité qui fera de Paris la capitale du bon goût.
Menuisiers et tapissiers : une rivalité de corporations
Le rôle du menuisier s’impose peu à peu, mais la richesse du siège est encore attribuée au travail du tapissier qui en recouvre la majeure partie. Les deux professionnels doivent avoir une maîtrise pour exercer leur métier et appartiennent chacun à des corporations différentes qui vont se quereller devant les tribunaux pour non-respect de la règle : les menuisiers travaillent le bois, les tapissiers font le garnissage. Un menuisier ne peut pas vendre un siège garni, comme un tapissier ne peut pas vendre une carcasse de siège.
Développement des salons et sociabilité
La centralisation de la noblesse française à Versailles et à Paris fait que la demande de sièges et de mobilier en général devient plus importante. Les artisans sont plus nombreux, ce qui ouvre la porte aux innovations et au confort. Les salons se développent et il devient de bon ton de réunir une société choisie et de montrer son bon goût.
Conclusion : du siège de pouvoir au siège de confort
À travers le règne de Louis XIV, le siège évolue profondément, passant d’un objet essentiellement textile et transportable à un élément central du décor intérieur, pensé pour durer et affirmer un statut. Longtemps symbole de pouvoir et de hiérarchie sociale, il devient progressivement un objet plus complexe, à la croisée du savoir-faire du menuisier et de celui du tapissier.
Si la tapisserie reste dominante tout au long du XVIIe siècle, le bois s’impose peu à peu, annonçant les grandes évolutions du siècle suivant. Cette transformation accompagne un changement plus large : celui d’une société qui, en se sédentarisant et en développant ses lieux de vie, fait émerger de nouveaux usages, tournés vers le confort et la sociabilité.
À la fin du règne de Louis XIV, les bases sont posées. Le siège n’est plus uniquement un marqueur de pouvoir, il devient aussi un meuble de vie. Une évolution décisive qui ouvrira, sous la Régence et Louis XV, la voie à un mobilier plus libre, plus confortable et profondément ancré dans l’art de vivre à la Française.
À propos de Patrick Marguerit

Fils de tapissier, Patrick Marguerit a grandi dans un univers façonné par le goût du beau, le savoir-faire artisanal et l’amour du mobilier ancien.
Licencié en histoire de l’art, guide-conférencier diplômé d’État, également formé à l’architecture et à l’urbanisme, il consacre aujourd’hui son travail à la transmission de l’histoire des styles, du mobilier et des arts décoratifs.
À travers ses conférences et ses visites culturelles, il invite à découvrir Paris et ses environs autrement : places, ponts, hôtels particuliers, rues cachées, églises, jardins et détails souvent invisibles au premier regard deviennent les témoins vivants d’une histoire riche.
Pour cet article consacré aux sièges sous Louis XIV, Patrick Marguerit partage son regard d’historien de l’art nourri autant par la connaissance académique que par une culture profondément ancrée dans l’univers de la tapisserie et du mobilier.
→ Retrouvez son travail sur Instagram : @patrick_marguerit
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